Le Décret des Quarante-Sept Décharges

ou la campagne prostatique d’Alex Ier, Empereur d’Absurdie

 

À quarante-sept ans, Alex Ier décida qu’il ne soufflerait pas de bougies. Les bougies, c’était bon pour les enfants, les mairies, les veuves et les pâtisseries molles. Lui voulait une campagne. Une vraie. Une expédition absurde, corporelle, diplomatique et spermatique : quarante-sept éjaculations pour quarante-sept années de règne terrestre.

 

Jul, génie noir de l’Empire, sortit alors du plafond comme une fumée administrative.

 

— Sire, c’est idiot.

 

— Donc c’est jouable.

 

— C’est jouable parce que c’est idiot. Je vais établir un plan de bataille.

 

Le plan fut aussitôt gravé dans les archives impériales : trois jours d’ouverture dans un FKK près de Francfort, neuf jours de campagne thaïlandaise, puis retour au même FKK allemand pour conclure avec les régulières, les connues, les fidèles, les provinces déjà annexées. Jul gérait les billets, les hôtels, les horaires, les pauses, les comptes, les capotes, les risques, les dépenses et les fausses prudences. Alex, lui, gérait l’essentiel : bander, choisir, payer, jouir, repartir.

 

Les trois premiers jours au FKK allemand furent déclarés “manœuvres d’échauffement impérial”. L’Empereur entrait le matin comme on entre dans une ambassade nue : peignoir, piscine, sauna, filles alignées, regards qui évaluent, contrats tacites, sourires commerciaux et promesses de chambres fermées. Jul suivait derrière avec son carnet invisible.

 

— Première audience : blonde bavaroise, gorge compétente, durée estimée douze minutes.

 

— Tu notes vraiment ça ?

 

— L’Histoire ne s’écrit pas toute seule, Sire.

 

Alex enchaînait. Une chambre, une fille, une négociation brève, un corps, un souffle, une montée, une décharge. Puis douche. Puis sauna. Puis bière sans gloire. Puis retour en campagne. Les filles passaient comme des duchesses tarifées dans le couloir d’un palais humide. Certaines riaient, certaines travaillaient, certaines connaissaient déjà l’Empereur et son goût pour les expéditions inutiles. L’une savait le calmer trop vite. L’autre savait le relancer. Une troisième avait ce cul insolent des monuments publics, celui devant lequel même Jul se taisait par respect architectural.

 

Au troisième jour, la queue impériale n’était plus un organe : c’était une administration en surchauffe. Le gland avait la couleur d’un drapeau après bataille, les reins protestaient, les cuisses parlaient latin. Mais le compteur montait. Jul annonçait les chiffres avec la gravité d’un ministre des Finances découvrant un déficit.

 

— Neuf.

 

— Seulement ?

 

— Sire, Rome ne s’est pas vidée en un jour.

 

Puis vint la Thaïlande.

 

Neuf jours d’Asie, de chaleur, de néons, de chambres climatisées trop froides, de bars trop brillants, de rues qui sentent la friture, la peau, le parfum bas de gamme et les affaires anciennes. Là-bas, l’Empire ne marchait plus : il coulait. Alex passait de bar en bar, de regard en regard, de sourire en sourire, avec cette sensation de flotter dans une ville qui avait compris depuis longtemps que le désir occidental était une monnaie comme une autre.

 

Jul, évidemment, prétendait surveiller.

 

— Attention, Sire. Hydratation, sommeil, alternance, prudence.

 

— Tu parles comme un médecin.

 

— Non. Un médecin vous enfoncerait quelque chose plus tard sans vous demander votre avis. Moi, je vous préviens avant.

 

Cette phrase, personne ne l’écouta. Erreur majeure des archives.

 

La campagne thaïlandaise fut plus floue, plus chaude, plus animale. Les jours se mélangeaient. Massages prolongés, chambres sans âme, draps trop fins, climatiseurs mal réglés, filles menues, femmes rieuses, corps habiles, bouches professionnelles, hanches rapides. Alex ne cherchait pas l’amour, ni même l’exploit. Il cherchait l’accumulation. Le chiffre. Le délire. Le “puisque c’est possible, faisons-le jusqu’à ce que le corps porte plainte”.

 

Chaque soir, Jul récitait le bilan.

 

— Dix-neuf.

 

— Acceptable.

 

— Vingt-trois.

 

— On avance.

 

— Trente et un.

 

— L’Empire respire.

 

— Non, Sire. L’Empire suinte.

 

À partir d’un certain point, même le plaisir devint administratif. Il fallait remplir la case. Atteindre le quota. L’Empereur continuait, non plus seulement par envie, mais par fidélité au décret. Il y avait une grandeur stupide dans cette obstination : celle des grands travaux inutiles, des pyramides, des ronds-points, des ministères et des hommes qui confondent leur prostate avec une frontière nationale.

 

Puis Alex rentra d’Asie, mais pas encore au palais. Jul avait prévu la boucle finale : retour au même FKK près de Francfort. La campagne devait finir là où elle avait commencé. L’Histoire aime les cercles. Les maladies aussi.

 

L’Empereur arriva fatigué, vidé, cabossé, mais encore solennel. Les habituées le reconnurent. Il y eut des sourires. Des “hello darling”. Des regards de femmes qui savent qu’un client revient rarement par hasard. La grande blonde était là. La brune aussi. Les régulières. Les fidèles du front allemand. Celles qui connaissaient déjà le protocole, les gestes, les goûts, les silences et le moment exact où l’Empereur cessait de plaisanter.

 

Jul consulta son carnet.

 

— Il en manque trois.

 

— Alors on les prend.

 

— Il faudrait peut-être dormir.

 

— Jul.

 

— Oui ?

 

— Ta gueule.

 

La trente-cinquième avait été thaïlandaise. La quarantième incertaine. La quarante-quatrième probablement trop rapide pour mériter une statue. Mais la quarante-septième, elle, fut homologuée au FKK, en territoire connu, avec une régulière, comme une signature au bas d’un traité obscène. Alex jouit longtemps, presque douloureusement, non comme un homme qui prend son plaisir, mais comme un empire qui vide ses archives dans un fossé.

 

Jul ferma le registre.

 

— Quarante-sept.

 

— Mission accomplie.

 

— Votre Majesté vient de transformer son anniversaire en incident sanitaire différé.

 

— Note-le en petits caractères.

 

Alex rentra au palais persuadé d’avoir vaincu la matière. Il avait traversé les bordels, les avions, les chambres, les saunas, les néons, les filles, les langues, les peaux, les devises et les fuseaux horaires. Il avait choisi ses risques, ses fatigues, ses excès. Il avait signé chaque danger de sa main, ou plutôt d’un autre organe moins administratif.

 

Puis arrivèrent les analyses.

 

PSA à 16.

 

Silence.

 

Le chiffre tomba comme un décret de mort. Google ouvrit ses portes comme un tribunal de campagne. Cancer. Prostate. Tumeur. Biopsie. Espérance. Statistiques. Mort. Alex, qui venait de passer quarante-sept jours à traiter son corps comme une province conquise, découvrit soudain que la province avait peut-être levé une armée.

 

Jul regarda les résultats.

 

— C’est mauvais.

 

— Tu crois ?

 

— Je crois surtout que vous avez confondu anniversaire et test de résistance urologique.

 

La sentence médicale tomba ensuite, plus absurde encore que la peur : cinq jours sans éjaculer avant la contre-analyse.

 

Cinq jours.

 

Après quarante-sept décharges.

 

Cinq jours d’abstinence imposée, comme si l’Empire venait d’être mis sous couvre-feu spermatique.

 

Alex errait dans le palais comme un loup enfermé dans une salle d’attente. La nuit, son corps se réveillait en mutinerie. La queue dure, les reins tendus, les couilles pleines de reproches, la tête traversée par deux images incompatibles : la mort et le sexe. Il pensait à sa fille, au testament, à la maladie, à l’absurdité de mourir d’un organe qu’il venait d’utiliser comme un tambour de guerre. Il se voyait déjà dans les couloirs blancs, réduit à un dossier, à un taux, à une glande, lui qui trois semaines plus tôt entrait dans les FKK comme un consul lubrique.

 

Jul, lui, faisait semblant de rassurer.

 

— Techniquement, Sire, ce n’est peut-être qu’une prostatite.

 

— Techniquement, Jul, j’ai envie de t’étrangler.

 

— C’est bon signe. Les morts ont rarement des pulsions de meurtre aussi nettes.

 

La contre-analyse finit par tomber : PSA normal.

 

Fausse alerte.

 

Soulagement. Rire nerveux. Respiration. L’Empire ne mourrait pas cette semaine. La prostate n’était pas cancéreuse, seulement outrée. Elle avait envoyé une lettre recommandée en langage biologique : “Votre Majesté, vous avez dépassé les bornes.”

 

Mais la médecine n’avait pas terminé sa petite vengeance.

 

Il y eut le rendez-vous. La salle blanche. Le médecin calme. Le gel froid. L’échographie externe d’abord, presque civilisée. Alex commençait à croire que l’affaire se terminerait dignement, avec une poignée de main et un conseil hygiénique.

 

Puis le médecin dit :

 

— Tournez-vous.

 

Jul, dans un coin invisible de la pièce, devint livide.

 

— Sire…

 

Alex vit la sonde.

 

Longue. Capotée. Lubrifiée. Administrative.

 

Ce n’était plus un instrument médical. C’était un préfet en silicone.

 

Le médecin ne fit pas de discours. Il appliqua le protocole. L’Empire fut retourné. La majesté fut couchée sur le flanc. La dignité fut rangée avec le pantalon. Puis la République médicale entra par la porte de service.

 

La sonde passa.

 

Froide, directe, profonde, sans romantisme, sans néon rose, sans négociation de bar, sans rire de fille, sans parfum, sans tarif clair, sans conquête, sans gloire. Elle appuya exactement là où quarante-sept décharges avaient déposé leur plainte. La prostate, cette petite principauté gonflée d’orgueil, apparut à l’écran sous l’œil du médecin, pendant qu’Alex Ier découvrait une vérité fondamentale : on peut traverser les bordels du monde et se faire vaincre par un tube homologué.

 

Jul nota dans le registre :

 

“À cet instant, Sa Majesté cessa d’être conquérant et devint territoire.”

 

Alex serrait les dents. Il ne disait rien. Il pensait aux Allemandes, aux Thaïlandaises, aux régulières du FKK, aux chambres, aux saunas, aux draps, aux billets, aux avions, aux risques choisis. Tout avait été volontaire. Tout avait été payé. Tout avait été assumé. Tout, sauf cette dernière entrée dans les archives.

 

Quand ce fut terminé, Alex se rhabilla dans un silence d’État. Le médecin parlait encore, probablement de mesures, de volume prostatique, de surveillance. Mais l’Empereur n’entendait plus. Il regardait Jul.

 

— C’est ta faute.

 

— Ma faute ?

 

— Tu as organisé la campagne.

 

— J’ai organisé les transports, Sire. Pas l’invasion rectale.

 

— Tu savais.

 

— Je n’avais pas anticipé que votre prostate demanderait l’asile politique.

 

— Traître.

 

— Intendant, Sire. Nuance.

 

L’affaire fut donc classée dans les archives impériales sous le titre officiel :

 

Campagne des Quarante-Sept : opération anniversaire, extension allemande, théâtre thaïlandais, retour au FKK, alerte prostatique, humiliation médicale terminale.

 

Bilan : quarante-sept décharges choisies. Zéro regret déclaré. Un PSA affolé. Cinq jours de siège intérieur. Une fausse alerte. Une prostate décorée à titre posthume, bien qu’encore vivante. Et une sonde.

 

La morale fut gravée au-dessus de la porte du ministère absurdien de l’Urologie :

 

Alex Ier avait choisi tous ses périls. Il avait traversé les FKK, l’Asie, les chambres et les corps avec la superbe d’un empereur en vadrouille. Il avait payé chaque risque, signé chaque excès, assumé chaque décharge. Et finalement, ce ne furent ni les bordels, ni les filles, ni la Thaïlande, ni les Allemandes qui le firent plier. Ce fut la médecine propre, gantée, remboursée, qui entra sans fanfare par la petite porte de l’Histoire.

 

Depuis ce jour, Jul tient toujours les comptes. Mais quand Alex Ier parle d’un nouveau voyage, il vérifie d’abord une chose :

 

— Jul ?

 

— Oui, Sire ?

 

— La prostate est-elle consultée ?

 

— Depuis Francfort, Sire, elle dispose d’un droit de veto.