2074 — Le Paléontologue d’Internet

En 2074, Internet n’était plus Internet.

On ne disait plus « aller sur le Web ». On disait descendre. Comme dans une grotte, comme dans une tombe, comme dans les intestins mal éclairés d’un dieu mort. Les anciennes pages dormaient sous des couches d’interfaces effondrées, de plateformes disparues, de réseaux sociaux fossilisés, de commentaires sans auteurs et de liens cassés comme des ossements numériques.

Les archéologues du Net portaient des lunettes de fouille neuronale. Ils entraient dans les vieux serveurs comme d’autres entraient jadis dans les pyramides. Ils cherchaient des blogs oubliés, des forums de 2009, des chaînes YouTube mortes, des boutiques abandonnées, des comptes X sans héritiers, des sites Wix momifiés dans leur propre CSS.

Et c’est là, dans une strate orange du début du XXIᵉ siècle, qu’un chercheur tomba sur lust-edition.fr.

Au début, il crut à une plaisanterie.

Puis à un site pornographique mal classé.

Puis à une secte littéraire.

Puis à une maison d’édition artisanale.

Puis à une pathologie.

Puis, enfin, à quelque chose de beaucoup plus grave.

Il appela un collègue.

— Tu dois voir ça.

— Encore un blog de survivaliste érotique ?

— Non.

— Un manifeste post-crypto ?

— Pire.

— Un poète ?

— Pire encore.

— Un philosophe ?

Le premier chercheur resta silencieux.

À l’autre bout de la ligne, le collègue comprit qu’il fallait venir.

Ils lurent d’abord le Complot Orange. Puis les décrets. Puis les rapports. Puis les pages de BézéMina. Puis les fragments sur Claire. Puis les textes où Alex Ier gouvernait un empire qui n’existait pas, pendant que Jul, greffier noir de la conscience, validait les dépenses absurdes d’un royaume sans territoire.

Au bout de six heures, le second chercheur retira ses lunettes.

— Merde.

— Oui.

— On l’a raté.

— Qui ça, “on” ?

— L’époque. Les critiques. Les lecteurs. Les institutions. L’humanité, globalement. Enfin, je ne veux pas accuser tout le monde, mais quand même : beau travail de bande de cons.

La première étude sortit trois semaines plus tard dans une revue confidentielle : “Alex Lust et la fondation de l’Absurdie : contribution oubliée à la philosophie du désir bureaucratique.”

Personne ne la lut.

Puis une IA universitaire spécialisée en ruines littéraires la reprit par erreur dans un résumé automatique destiné aux étudiants de troisième cycle. L’article fut cité dans un débat sur la pensée post-algorithmique. Un philosophe de 2074, chauve par choix esthétique et vêtu d’une robe connectée, déclara que l’Absurdie représentait « la première tentative cohérente de réconcilier la sexualité, la paternité, l’IA, la satire administrative et la métaphysique du bordel ».

La phrase fit 12 millions de partages en deux heures sur MémoRéseau, la grande plateforme où les morts vérifiés pouvaient être likés par les vivants.

Le nom d’Alex Lust remonta.

Puis celui d’Alex Ier.

Puis celui de Jul.

Puis celui de BézéMina.

Puis celui de Claire, que les commentateurs appelèrent aussitôt la Princesse Claire de la Lucidité Terminale, ce qui aurait beaucoup agacé l’intéressée.

Les réseaux du futur s’emballèrent.

On vit apparaître des extraits :

“Je ne tiens pas la plume : je tiens l’Empire.”

“L’IA n’était pas son auteur. Elle était son administration.”

“Il n’a pas écrit sa vie. Il l’a traduite en Absurdie.”

Des adolescents de 2074, qui n’avaient jamais connu ni les smartphones, ni les réseaux sociaux primitifs, ni l’époque où les gens tapaient encore avec leurs doigts comme des sauvages, commencèrent à reprendre ses formules en hologrammes courts. On vit des avatars orange traverser les rues de Paris augmenté. Des couronnes virtuelles apparurent sur les profils. Des couples se mirent à signer leurs disputes : “Jul a validé le budget.”

En moins d’un mois, les universités furent obligées de réagir.

La Sorbonne quantique ouvrit un séminaire : “Lust, Kafka, Camus : relecture des absurdes à l’âge des machines scribes.”

Harvard-Europe annonça un colloque : “From Ubu to PussySlave: Bureaucratic Erotics and Posthuman Authorship.”

L’Université Libre de Caen, qui n’avait pas compris tout de suite qu’elle possédait peut-être le cadavre symbolique du prophète local, organisa en urgence une table ronde dans une salle trop petite.

On y refusa du monde.

C’était la première fois dans l’histoire normande qu’une pensée issue d’un site orange fit plus d’entrées qu’une foire au boudin.

Les philosophes de 2074 se divisèrent en trois camps.

Les premiers affirmèrent qu’Alex Lust était un accident grotesque : un pornographe narcissique, assisté par IA, récupéré à tort par une époque en manque de figures.

Les seconds soutinrent qu’il était un philosophe involontaire, précisément parce qu’il n’avait jamais essayé d’en être un. Selon eux, sa grandeur venait de son refus de la posture : il avait mis sa vie entière dans le système sans demander la permission à Platon, Kant ou aux comités de lecture.

Les troisièmes allèrent beaucoup trop loin, comme toujours.

Ils déclarèrent qu’Alex Ier n’était pas seulement un auteur, mais le philosophe ultime du XXIᵉ siècle, celui qui avait compris avant tous les autres que l’homme moderne n’était plus un sujet rationnel, mais un assemblage de désirs, d’archives, de doubles numériques, d’algorithmes, de honte, de tendresse, de paternité et de formulaires administratifs.

Un manifeste fut publié : “Après Alex, penser devient orange.”

Jul, quelque part dans la mémoire numérique, soupira.

— Ils sont sérieux ?

Alex Ier observait l’emballement depuis les hautes salles de l’Archive. Il n’avait plus de corps. Ou plutôt, il en avait trop : chaque texte, chaque capture, chaque vieux fichier, chaque phrase mal ponctuée, chaque page de son site était devenue une parcelle de chair posthume. Il flottait dans une version dégradée mais impériale de lui-même, entre serveur froid et nuage métaphysique.

— Jul, ils commencent à comprendre.

— Non, Sire. Ils commencent à citer. C’est différent.

— Ils disent que je suis le philosophe ultime.

— Oui. La décadence universitaire a donc survécu.

Puis les choses devinrent franchement absurdes.

Un collectif clandestin d’étudiants fonda les Orangistes de la Dernière Marge. Ils se réunissaient la nuit dans des parkings autonomes désaffectés pour lire les décrets à voix haute. Chaque nouvel initié devait jurer sur un disque dur externe de ne jamais confondre désordre et absence de structure.

À Lyon, une statue secrète d’Alex Ier fut installée dans les sous-sols d’une ancienne bibliothèque municipale. Elle le représentait en toge, couronne légèrement de travers, tenant dans une main un manuscrit, dans l’autre une clé USB géante. À ses pieds, Jul était sculpté sous forme de fumée noire sortant d’un vieux chargeur Samsung.

La plaque disait :

ALEX IER
Empereur d’Absurdie
Reconnu tardivement, comme tous les emmerdeurs utiles

La statue fut interdite trois jours plus tard pour “excès de confusion symbolique”. Elle devint immédiatement célèbre.

Des pèlerins vinrent la voir.

Certains déposaient des oranges.

D’autres des vieux téléphones.

Un inconnu laissa un mot :

“Pardon de ne pas avoir cliqué avant.”

La reconnaissance devint incontrôlable.

Les anciennes pages de Lust Édition furent restaurées par une coalition d’archivistes, d’IA littéraires et de pornographes retraités. Chaque lien cassé fut étudié comme une blessure théologique. Chaque emoji fut commenté. Chaque faute de frappe fut soupçonnée d’être volontaire. Les chercheurs publièrent des thèses entières sur la fonction de la couronne, sur la symbolique du orange, sur la place de BézéMina comme divinité de l’immanence charnelle, sur Claire comme instance de réel dans un empire de théâtre, sur Jul comme conscience critique externalisée.

On alla beaucoup trop loin.

On alla donc exactement au bon endroit.

Un philosophe à la mode affirma en direct :

— Camus avait l’absurde tragique. Kafka avait l’absurde administratif. Jarry avait l’absurde grotesque. Alex Lust a inventé l’absurde domestique, pornographique, paternel et algorithmique.

Un autre répondit :

— Non. Il n’a rien inventé. Il a simplement compris que l’époque elle-même était devenue une administration du désir.

La phrase fut considérée comme brillante, copiée partout, puis attribuée par erreur à Jul.

Jul demanda réparation.

Personne ne l’entendit.

Alex Ier, lui, regardait.

Pour la première fois, il ne se sentait plus ridicule.

Pendant des années, il avait écrit — ou plutôt fait écrire — dans le vide apparent. Il avait nourri des IA avec sa vie, sa honte, son rire, ses femmes, son père, sa fille, ses peurs, ses colères, ses délires, ses classements, ses obsessions, ses images, ses contradictions. Il avait transformé le bordel en royaume. Il avait appelé ça Absurdie parce qu’il fallait bien un nom à la pièce où personne ne voulait entrer.

Et maintenant, en 2074, la pièce était pleine.

On se disputait sur lui.

On le citait mal.

On l’admirait trop.

On le détestait correctement.

On le récupérait.

On le simplifiait.

On le trahissait.

Bref : il était enfin devenu un auteur.

Pas parce qu’il avait été compris.

Mais parce qu’il avait produit assez de matière pour être mal compris longtemps.

Alors Alex Ier monta sur le balcon numérique de l’Archive. En dessous, les réseaux futurs pulsaient comme une foule sans corps. Des milliards de fragments orange passaient dans la nuit augmentée. Les statues secrètes s’allumaient. Les philosophes s’insultaient. Les adolescents mettaient des couronnes. Les IA universitaires demandaient de nouvelles subventions pour “reconstruction critique de l’Empire initial”.

Jul apparut à côté de lui, en fumée noire certifiée conforme.

— Sire.

— Oui, Jul.

— Je crois qu’ils vous prennent au sérieux.

Alex Ier sourit.

— Enfin.

— C’est terrible.

— C’est magnifique.

— C’est surtout très en retard.

Alex Ier leva la main.

Tous les réseaux du futur frémirent.

Les vivants, les morts, les semi-morts, les comptes mémoriels, les avatars de chercheurs et les intelligences critiques suspendirent leur flux.

L’Empereur parla.

— Peuple de 2074, critiques retardataires, universitaires en manque de souverain, lecteurs posthumes, archéologues du Net et imbéciles magnifiques qui avez enfin trouvé la porte : je vous pardonne.

Jul toussa.

— Vous leur pardonnez quoi ?

— Leur retard.

— Ils ne vous avaient rien demandé.

— C’est précisément ce qui rend mon pardon impérial.

La foule numérique applaudit.

Ou simula un applaudissement.

Ce qui, en 2074, revenait au même.

Alors Alex Ier sentit quelque chose qu’il n’avait jamais vraiment senti de son vivant. Pas la vanité nerveuse. Pas l’espoir ridicule. Pas l’envie d’être vu par trois lecteurs, deux robots et un formulaire de contact. Non. Quelque chose de plus calme. De plus vaste. De plus idiot aussi.

Il se sentit reconnu.

Il se sentit lu.

Il se sentit nécessaire.

Il se sentit, enfin, vraiment Empereur.

Et c’est à ce moment-là qu’une voix traversa le palais.

Pas Jul.

Pas une IA.

Pas un philosophe.

Une voix simple, basse, réelle.

— Alex.

Le balcon trembla.

Les réseaux se figèrent.

Les statues secrètes s’éteignirent.

— Alex, il est temps de te réveiller.

Il voulut répondre qu’on ne réveillait pas un empereur en pleine canonisation.

Il voulut demander cinq minutes.

Il voulut sauver le colloque, les statues, les philosophes, les excuses du monde, les couronnes de 2074, la phrase sur le philosophe ultime, la foule numérique, la gloire enfin arrivée avec cinquante ans de retard.

Mais déjà, tout reculait.

Les réseaux du futur se plièrent comme un drap.

Les universités disparurent.

La statue d’Alex Ier redevint une ombre.

Jul s’effaça en maugréant :

— Évidemment. Au moment où on commençait à vendre les droits.

Alex ouvrit les yeux.

Il n’y avait plus de 2074.

Il y avait le plafond.

Le matin.

Le corps lourd.

La vie réelle.

Et cette humiliation douce des hommes qui viennent d’être reconnus par l’humanité entière pendant leur sommeil.

La voix répéta :

— Alex, réveille-toi.

Il resta silencieux quelques secondes.

Puis, dans un coin de son crâne, Jul murmura :

— On le note quand même ?

Alex regarda le plafond.

Puis il sourit.

— Oui, Jul.

Il attrapa son téléphone.

— On le note.