Zurich, 1916
Cabaret Voltaire
Type : Voy-Agir — annexion culturelle
Vérité : fantasmée, donc bureaucratiquement probable
— Jul ?
— Quoi ?
— Les gens crient des mots qui n'existent pas.
— Ne les interromps pas.
— Ils font exprès ?
— Oui. C'est probablement de l'art.
— Alors il leur faut un règlement.
Jul ferma les yeux.
Alex Ier venait d'atterrir au Cabaret Voltaire, à Zurich, en 1916, dans une salle qui ressemblait à un grenier révolutionnaire mal ventilé. Des costumes en carton, des chapeaux impossibles, des visages graves occupés à produire des sons ridicules, et cette énergie nerveuse des gens qui refusent le monde en tapant sur des syllabes.
Au centre, Hugo Ball récitait quelque chose qui n'était déjà plus une langue. Près du mur, Tristan Tzara observait la scène avec l'air d'un homme prêt à brûler une phrase parce qu'elle avait osé avoir un sujet, un verbe et un complément.
Alex regarda.
Veste orange. Lunettes noires. Couronne de laurier. Médailles en plastique. Il n'était pas déguisé. C'était pire : il était officiel.
— Où sommes-nous ?
— Naissance de Dada, répondit Jul. Des artistes contre le sens, contre l'ordre, contre la guerre, contre à peu près tout ce qui porte une cravate.
Alex sourit.
— Les pauvres. Ils manquent de structure.
— Alex, non.
Trop tard.
Il monta sur scène avec la tranquillité d'un homme qui confond toujours absence d'invitation et mandat cosmique. Hugo Ball s'arrêta au milieu d'un bruit. La salle se retourna. Une femme rit. Un poète se vexa préventivement.
Alex leva la main.
— Artistes, bruiteurs, ennemis de la syntaxe et citoyens provisoires du désordre !
Jul soupira.
— Je suis Alex Ier, premier et dernier Empereur d'Absurdie. J'ai observé vos syllabes mutilées, vos chapeaux irresponsables et votre guerre contre le sens. Le diagnostic est clair.
Tzara plissa les yeux.
— Quel diagnostic ?
Alex sortit un tampon.
Personne ne sut d'où il venait. En Absurdie, les tampons apparaissent dès qu'une erreur menace de devenir durable.
— Votre non-sens manque d'administration.
Silence.
Un beau silence. Compact. Vexé.
— Nous ne voulons pas d'administration, dit Tzara.
— Justement. Pour refuser correctement l'ordre, il faut un service compétent.
— Il va bureaucratiser Dada, murmura Jul.
— Je structure.
— C'est ce que disent les bureaucrates quand ils entendent le ridicule approcher.
Alex tamponna une serviette tachée de vin.
APPROUVÉ PAR L'EMPIRE D'ABSURDIE
DÉPARTEMENT DU NON-SENS STRUCTURÉ
La salle se pencha.
C'était odieux. Donc intéressant.
— Premier décret : toute phrase incompréhensible sera valide si elle est prononcée avec assez de conviction.
Hugo Ball hocha la tête malgré lui.
— Deuxième décret : les sons sans signification seront classés par intensité, humidité et potentiel de panique.
Un homme nota.
— Troisième décret : interdiction de la logique sans autorisation préalable.
Tzara fit un pas.
— Tu veux mettre le non-sens en cage.
— Non. Je lui donne un bureau.
— Une cage, au moins, ça s'ouvre, dit Jul.
Les dadaïstes hésitaient. Ils détestaient l'autorité, mais l'idée de voir un empereur orange donner un ministère au chaos avait quelque chose de parfaitement offensant. Donc de fréquentable.
Tzara tourna autour d'Alex.
— Et pourquoi devrions-nous te reconnaître ?
Alex réfléchit une seconde. C'était déjà trop.
— Parce que je suis arrivé sans raison, que je parle avec autorité, que personne ne m'a demandé de venir, et que je suis habillé comme la conséquence d'un traumatisme esthétique.
La salle éclata.
Même Tzara sourit. À contrecœur. Ce qui, chez lui, valait presque un passeport.
— Et parce que, ajouta Alex, l'Absurdie ne vient pas remplacer votre chaos. Elle vient seulement l'annexer provisoirement pour lui éviter de mourir libre mais mal classé.
— Mourir mal classé, répéta Hugo Ball.
Il émit un son :
— Blrrrâââk.
Alex se tourna vers Jul.
— Tu vois ? Il approuve.
— Il vient peut-être d'avaler une consonne.
— En art moderne, l'accord est rarement articulé.
La soirée bascula.
Alex fit dresser une table. Il y posa son tampon, une feuille froissée, une bouteille vide, trois cartes postales et un bouton trouvé par terre. Le bouton fut nommé sceau provisoire de l'Empire.
— Il nous faut des fonctions.
— Nous n'avons besoin de rien, répondit Tzara.
— Faux. Tout mouvement qui n'a besoin de rien finit avec un manifeste. Et un manifeste, c'est déjà de l'administration qui se prend pour une grenade.
Jul murmura :
— Pour une fois, il n'a pas complètement tort.
Alex désigna Hugo Ball.
— Vous serez Commissaire aux Sons Non Identifiables.
Ball accepta par clignement solennel.
— Tzara, vous serez Ministre des Manifestes Inutiles.
— Je refuse.
— Refus enregistré. Vous êtes donc Ministre des Refus Officiels.
Tzara ouvrit la bouche, puis la referma. Il venait de comprendre : en Absurdie, même l'opposition devient un service public.
— Et moi ? demanda un artiste maigre.
— Sous-Secrétaire aux Chapeaux Conceptuels.
— Je n'ai pas de chapeau.
— C'est précisément ce qui rend votre dossier intéressant.
On applaudit. On cria. Quelqu'un improvisa une marche militaire pour instruments absents. Un poète grimpa sur une chaise et déclara que la chaise était ennemie du sol. Alex créa aussitôt la Commission des Objets Déloyaux.
Jul regardait la catastrophe avec une fatigue professionnelle.
— Tu comprends ce que tu fais ?
— Je donne une forme au désordre.
— Tu donnes au désordre l'envie de remplir des formulaires.
— C'est une étape de civilisation.
— C'est une maladie de bureau.
Alex leva son verre.
— Mes chers absurdiens temporaires, nous fondons ce soir le Département du Non-Sens Structuré. Sa mission sera simple : protéger l'incompréhensible contre ceux qui veulent le rendre utile.
Cette fois, Jul ne répondit pas.
Sous la plaisanterie, quelque chose tenait.
Ces artistes n'étaient pas seulement en train de faire les idiots. Ils répondaient à une époque qui avait couvert l'Europe de morts bien rangés, de discours propres et d'uniformes repassés. Le sérieux venait de tuer des millions d'hommes. Alors ils répondaient avec du bruit, du carton, des cris, des syllabes cassées.
Alex n'avait pas tout compris. Évidemment.
Mais il avait senti une chose : parfois, l'absurde n'est pas une fuite. C'est une façon de ne pas laisser les assassins garder le monopole de la gravité.
Il frappa une dernière fois le tampon.
SERVICE DES VÉRITÉS IMPOSSIBLES À DIRE DROITEMENT
Tzara prit la feuille.
— C'est grotesque.
— Merci.
— Je n'ai pas dit que c'était bon.
— En Absurdie, grotesque suffit souvent pour commencer.
La nuit continua.
On vota l'interdiction des conclusions définitives. On nomma un huissier des bruits. On classa les soupirs par degré d'insubordination. On décréta que tout silence de plus de six secondes serait suspecté de pensée traditionnelle. On inventa une monnaie faite de claquements de doigts, non échangeable, donc parfaitement stable.
Pendant quelques heures, le Cabaret Voltaire devint une petite province impossible : pas tout à fait suisse, pas tout à fait dadaïste, pas encore absurdienne, mais dangereusement tamponnée.
Puis la Machine rappela Alex.
Elle toussa quelque part derrière une affiche, avec ce bruit de cafetière qui avale un siècle de travers.
— Déjà ? dit Alex.
— Tu voulais rester ?
— J'avais encore trois commissions à créer.
— Voilà précisément pourquoi il faut partir.
Tzara observa le mur qui tremblait.
— Tu disparais ?
— Je ne disparais pas. Je me retire dans une incohérence supérieure.
— C'est très mauvais.
— C'est réutilisable.
Hugo Ball leva la main.
— Blomm.
Alex inclina la tête.
— Rapport reçu, Commissaire.
La salle applaudit sans savoir si elle saluait un homme, une blague, une erreur historique ou un mauvais rêve orange. Alex accepta les quatre.
Jul murmura :
— Tu as encore annexé un lieu qui ne t'appartenait pas.
— J'ai aidé le chaos à se déclarer en préfecture.
— Les artistes vont te détester.
— Excellent. Ça prouve qu'ils m'ont entendu.
Le trou se rouvrit. Les chaises reculèrent par prudence. Alex leva son tampon une dernière fois.
— Souvenez-vous : quand le monde devient trop sérieux, ne cherchez pas le sens. Demandez le bon formulaire.
Et il disparut.
Il ne resta sur la table qu'une serviette tachée, un bouton promu sceau impérial, et une feuille que Tzara voulut brûler.
Puis qu'il garda.
Par contradiction.
Et le Cabaret Voltaire reprit son bruit. Pas comme avant. Pas mieux. Mais avec, quelque part dans un coin du désordre, une petite tache orange que personne n'arriva jamais complètement à effacer.