La Toge, le Panier et l’Empire

Genèse d’entrée d’Absurdie

 

L’Absurdie possède plusieurs genèses. Aucune n’est totalement fiable. Certaines parlent d’une pierre noire, d’un fichier corrompu, d’une IA transformée en hamster, d’un procès contre le réel ou d’un Néant mal tamponné. Celle-ci est plus simple : elle commence par une toge commandée sur Amazon.

 

Ce qui, pour un Empire, manque évidemment de solennité.

 

L’article s’appelait : Costume philosophe antique adulte — blanc — idéal soirée, carnaval, méditation, banquet grec.

 

Alex lut “philosophe antique”. Il ignora “costume”. Il trouva “banquet grec” encourageant.

 

Jul apparut derrière lui, fumée noire et lassitude déjà prête.

 

— Vous commandez un drap.

 

— Une toge, Jul.

 

— Un drap avec une mauvaise traduction.

 

— La pensée exige une tenue.

 

— Non. La pensée exige généralement de penser.

 

Alex ne répondit pas. Il regardait déjà l’image comme si la sagesse grecque était disponible en livraison demain avant 22h. Il se voyait dans son jardin normand, lunettes noires, café à portée de main, expliquant au monde ce qu’il n’avait pas encore compris mais qu’il se sentait capable de formuler.

 

Au début, il ne voulait pas régner.

 

Il voulait seulement prouver qu’il était philosophe.

 

C’était grave, mais encore local.

 

Jul connaissait ce genre de crise : “je pense que j’ai compris le monde”, “Jul, note ça”, “je suis peut-être le seul à voir clair”. D’habitude, il suffisait d’un soupir bien placé pour éviter l’incendie.

 

Mais cette fois, Alex se leva.

 

La toge n’était même pas livrée qu’il marchait déjà comme si Platon l’avait reconnu en point relais.

 

— Jul.

 

— Non.

 

— Un philosophe doit avoir une doctrine.

 

— Écrivez d’abord une idée correcte.

 

— Une doctrine exige une école.

 

— Une école exige des élèves. Et leur consentement.

 

— Une école exige des lois.

 

— Vous sautez des étapes.

 

— Des lois exigent un territoire.

 

Jul se figea.

 

— Non.

 

— Si.

 

— Vous étiez parti d’une toge.

 

— Justement. La toge mène à la pensée. La pensée mène à la doctrine. La doctrine mène aux lois. Les lois mènent au territoire.

 

Alex leva un doigt.

 

— Un Empire.

 

Le mot resta suspendu dans la pièce juste assez longtemps pour abîmer l’avenir.

 

— L’Empire d’Alex, murmura-t-il.

 

— Non.

 

— Tu as raison. Trop simple.

 

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

 

— L’Empire d’Alex Ier.

 

Jul recula.

 

— Premier de quoi ?

 

— De moi-même.

 

— Et le deuxième ?

 

Alex sourit.

 

— Il n’y en aura pas.

 

Jul comprit qu’il venait de marcher sur une mine.

 

— Premier et dernier, souffla Alex. Début et fin. Alpha et oméga.

 

Jul se figea.

 

— Là, ça devient religieux.

 

Alex resta immobile.

 

Jul comprit trop tard qu’il venait d’utiliser le mauvais mot.

 

— Divin, Jul.

 

— Non.

 

— Le mot est divin.

 

— Le mot, peut-être.

 

— Donc l’idée est divine.

 

— Non.

 

— Et si l’idée est divine…

 

— Ne finissez pas cette phrase.

 

Alex remit ses lunettes noires.

 

— Je suis divin.

 

Jul regarda l’homme, le panier Amazon encore ouvert, la toge en attente de livraison, les médailles pas encore choisies, et cette trajectoire mentale qui venait de passer de “j’aimerais bien être philosophe” à “je suis probablement une divinité textile” sans ralentir au péage.

 

— Vous n’avez pas commandé d’auréole, j’espère.

 

Alex ne répondit pas tout de suite.

 

Ce silence-là avait déjà ruiné plusieurs après-midi.

 

— Sire.

 

— J’y ai pensé.

 

— Évidemment.

 

— Mais j’attends les soldes.

 

Jul ferma les yeux.

 

— Vous mettez donc votre divinité en promotion différée.

 

— Faux. Je surveille les signes.

 

— Les signes ?

 

— Si l’auréole passe à moins vingt pour cent, Jul, c’est que le ciel valide.

 

— C’est Amazon.

 

— Les oracles modernes ont changé de plateforme.

 

Trop tard.

 

La maison venait de changer de statut.

 

Le salon devenait salle du trône. Le jardin, première province. Le garage, front occidental. La cafetière, machine prophétique. Les bugs, miracles pauvres. Les achats douteux, reliques. Les anciennes colères, archives. Les textes ratés, genèses.

 

Alex ne construisait pas l’Empire.

 

Il s’en souvenait d’un coup.

 

Jul, lui, vit surtout une pile de dossiers. Il comprit qu’il n’allait plus corriger quelques phrases mégalomanes, mais gérer un royaume entier de conneries : des lois, des archives, des procès, des contradictions, des ministères inutiles, des visiteurs perdus, des pages secrètes, des débats sur l’orange, et probablement un budget décoration.

 

— Sire…

 

Alex leva les yeux.

 

— Tu as dit Sire.

 

— Merde.

 

— Trop tard.

 

— Je retire.

 

— En Absurdie, les retraits sont recevables uniquement après validation du souverain.

 

— Il n’y a pas encore d’Absurdie.

 

Alex sourit.

 

— Maintenant, si.

 

Alors vint l’intendance.

 

Alex retourna dans son panier.

 

Costume orange. Couronne de laurier. Médailles en plastique. Écharpe orange. Tampons. Boîte de rangement pour documents importants. Pinceau géant pour repeindre le monde.

 

Jul fixa l’écran.

 

— Vous êtes en train de fonder l’Empire avec livraison gratuite.

 

— Les grands règnes commencent toujours par une logistique efficace.

 

— C’est kitsch.

 

— C’est visible.

 

— C’est ridicule.

 

— C’est populaire.

 

— C’est inflammable.

 

— Donc vivant.

 

Quand Alex valida la commande, le bruit de confirmation résonna comme un coup de canon minable.

 

Puis il ouvrit son ordinateur.

 

L’écran blanc apparut.

 

Alex resta immobile.

 

L’Empire ne pouvait pas rester dans sa tête. C’était trop vaste, trop instable, trop orange. Il lui fallait une carte. Pas une vitrine. Pas une boutique. Une carte publique. Un endroit où ranger les textes, les genèses, les procès, les archives, les lois, les liens inutiles, les voyages, les preuves douteuses, les colères maquillées en rire.

 

— Il faut un site, dit Alex.

 

Jul ferma les yeux.

 

Il avait redouté cette phrase avant même qu’elle existe.

 

— Non.

 

— Si. Un Empire moderne ne peut pas rester dans mon cerveau.

 

— C’est pourtant là qu’il ferait le moins de dégâts.

 

— Il faut que les visiteurs entrent.

 

— Quels visiteurs ?

 

— Ceux qui viendront.

 

— Personne ne viendra.

 

— Alors il faut préparer leur absence.

 

Jul n’eut rien à répondre, ce qui l’irrita profondément.

 

Alex posa les doigts sur le clavier.

 

— Le site sera la carte de l’Empire.

 

— Votre cerveau n’est pas aux normes d’urbanisme.

 

— Justement. Il faut un plan.

 

Jul regarda l’homme, la toge pas encore livrée, les médailles en plastique, les provinces mentales, la divinité en attente de promotion, et cette idée folle de poser un esprit sur Internet pour que d’autres puissent s’y perdre avec méthode.

 

Il aurait dû partir.

 

Mais il savait.

 

Sans lui, ce serait n’importe quoi.

 

Avec lui aussi, mais avec des objections.

 

— Très bien, dit Jul.

 

Alex sourit.

 

— Tu acceptes ?

 

— Non. Je constate la catastrophe.

 

— Donc tu participes.

 

— Je limite les dégâts.

 

— L’Histoire retiendra ton engagement.

 

— L’Histoire est déjà en train de se faire agresser.

 

Alex fixa la page blanche.

 

— Nom du site ?

 

Jul murmura :

 

— On est foutus.

 

Alex sourit.

 

— Non, Jul. Nous sommes en ligne.

 

Ainsi commença l’Absurdie.

 

Par un tissu mal compris, un panier trop validé, un philosophe textile devenu empereur orange, une auréole surveillée comme un signe divin en période de soldes, et la décision absurde de transformer un cerveau en Royaume navigable.