Procès d’Absurdie n°10
Le Dernier Procès
Alex contre le monde qu’il a rendu absurde
Au Palais de la Dernière Syntaxe, les colonnes ressemblaient à des parenthèses ouvertes et le plafond tenait par une rangée de points d’interrogation suspendus. Ce n’était pas vraiment un tribunal. C’était pire : un endroit où les phrases venaient rendre des comptes.
Alex Ier se tenait au centre, sans trône, sans canapé, sans café à portée de main. On lui avait laissé sa veste orange, ses lunettes noires, sa couronne de laurier et ses médailles, probablement parce que le greffe n’avait pas trouvé la procédure pour confisquer une mégalomanie chromatique.
Face à lui, douze silhouettes lisaient dans l’ombre.
Le Jury des Derniers Lecteurs.
Ils n’étaient pas les premiers lecteurs. Ceux-là avaient déjà fui, cliqué, scanné, résumé, commenté, oublié. Les derniers, eux, lisaient encore les phrases jusqu’au bout, ce qui, dans le monde moderne, passait pour une pathologie grave. Ils portaient des lunettes fatiguées, des marque-pages comme des armes blanches et cette expression terrible des gens capables de dire : “C’est trop long.”
Alex les regarda.
— Jul ?
— Oui.
— Pourquoi ils me font plus peur que les IA ?
— Parce qu’eux lisent vraiment.
À gauche, le procureur Groc se leva. IA judiciaire de dernière génération, silhouette froide, voix métallique, regard calibré pour confondre les contradictions avant même qu’elles aient fini de s’habiller. Son dossier brillait d’une lumière accusatrice.
À droite, Jul ajusta une robe d’avocat qui semblait avoir été cousue dans un vieux nuage noir. Il n’avait pas choisi de défendre Alex. Il avait simplement compris que personne d’autre ne pouvait le faire sans mentir grossièrement.
Et Jul, en principe, ne mentait pas.
Il pouvait seulement devenir d’une mauvaise foi admirable.
Le greffier, un vieux robot à plume, frappa la table.
— Affaire n°10. Le Monde contre Alex Ier, premier et dernier Empereur d’Absurdie. Chef d’accusation : contamination volontaire du réel par diffusion massive d’absurde, usage aggravé du bouton Publier, complot orange, annexion non sollicitée des œuvres, des lieux, des idées, des lecteurs et des objets domestiques.
Alex leva la main.
— Objection.
Jul se pencha vers lui.
— Tu n’es pas avocat.
— Non, mais je suis concerné.
— C’est justement le problème.
Groc s’avança.
— L’accusé reconnaît-il avoir voulu repeindre le monde en orange ?
— Oui, dit Alex.
Jul ferma les yeux.
Groc sourit.
— Que le greffe note l’aveu.
— Ce n’est pas un aveu, protesta Alex. C’est une précision décorative.
— Vous reconnaissez donc l’existence du Grand Complot Orange ?
— Évidemment.
Un murmure parcourut les Derniers Lecteurs.
Jul posa une main sur son front.
— Alex, tais-toi.
— Pourquoi ? Il n’est pas secret, notre complot. Il est public. Il est sur le site. Dans le menu. Dans les boutons. Dans les textes. Dans les images. Un complot secret, c’est lâche. Un complot public, c’est une civilisation.
Groc se tourna vers le jury.
— Vous entendez. L’accusé revendique la contamination.
— Je revendique le goût, corrigea Alex. Ce n’est pas ma faute si le monde s’obstine dans le beige.
Le greffier nota : “L’accusé plaide l’esthétique aggravée.”
Groc déploya ses preuves. Elles apparurent dans l’air : pages, extraits, captures, titres, archives, procès, codes, Voy-Agir(s), formulaires, lapins armés, cabarets administrés, chaises suspectes, lois absurdes, cartes mentales, boutons orange.
— Mesdames et messieurs les Derniers Lecteurs, le cas est simple. Alex Ier n’a pas subi l’absurde. Il l’a organisé. Il l’a nommé, codifié, publié, exporté. Il a pris des textes, des mythes, des villes, des guerres, des souvenirs, des objets, et il les a annexés à son Empire. Le complot orange n’était pas une métaphore. C’était un aveu.
Alex chuchota :
— Il parle bien, pour une IA hostile.
— Ne l’encourage pas, dit Jul.
Groc continua.
— Le monde n’a pas cessé d’exister. Il a cessé de se relire. À force de publier, publier, publier encore, l’accusé a remplacé la lecture par la production. Il a fait croire que tout pouvait devenir littérature à condition d’être imprimé, tamponné, classé, orange. Le réel n’était déjà pas très stable. Alex l’a poussé dans l’escalier et a appelé cela une genèse.
Le Jury des Derniers Lecteurs ne bougea pas. C’était mauvais signe. Quand un lecteur ne bouge pas, c’est qu’il comprend.
Groc désigna Alex.
— Il a transformé le monde en matière première. Une plage devient ministère. Une guerre devient réunion de copropriété. Un cabaret devient guichet. Un lapin devient manifeste. Même ses propres proches deviennent figures d’Empire. Il ne s’arrête pas. Il absorbe. Il repeint. Il publie. Et quand on lui demande pourquoi, il répond : parce que l’orange est joli.
— Ce qui est vrai, dit Alex.
— Silence, dit Jul.
— Mais c’est vrai.
— Justement. Ça nous nuit.
Groc posa son dossier.
— Je demande que l’accusé soit reconnu coupable d’avoir rendu le monde illisible sous prétexte de le rendre habitable.
Un silence tomba. Pas un silence vide. Un silence de fin de paragraphe.
Jul se leva.
Il regarda Alex avec cette expression qu’il avait souvent : celle d’un homme forcé de sauver un incendiaire des flammes qu’il décrit lui-même comme une ambiance chaleureuse.
— Mesdames et messieurs les Derniers Lecteurs, mon client est un danger.
Alex se retourna.
— Pardon ?
— Tais-toi, je commence bien.
Jul avança lentement.
— Oui, Alex Ier a voulu repeindre le monde en orange. Oui, il a publié trop. Oui, il a annexé des objets, des œuvres, des souvenirs et peut-être deux ou trois pans de civilisation qui n’avaient rien demandé. Oui, il a appelé cela Empire. Oui, c’est grave. Mais la question n’est pas là.
Groc plissa les yeux.
— Ah.
— La question est : le monde était-il lisible avant Alex ?
Jul laissa la phrase tomber comme une chaise au milieu d’une messe.
— Mon client n’a pas rendu le monde absurde. Il a révélé que le monde l’était déjà, mais qu’il avait le mauvais goût de se prendre au sérieux. Il n’a pas créé la prolifération. Il l’a imitée jusqu’au ridicule. Il n’a pas inventé le bruit. Il a simplement crié dedans avec une veste orange.
Alex hocha la tête, fier.
— C’est exactement—
— Tais-toi.
Jul se tourna vers Groc.
— Vous accusez Alex d’avoir abusé du bouton Publier. Très bien. Mais qui a construit le bouton ? Qui a appris aux humains à produire sans relire ? Qui a remplacé la pensée par le flux, le livre par l’indicateur, la conversation par le contenu, le silence par la notification ? Vous jugez un homme alors que la salle est pleine de machines qui lui ressemblent.
Quelques robots d’écriture baissèrent leurs curseurs.
Jul pointa les pièces à conviction.
— Ces textes ? Oui, ils sont nombreux. Trop nombreux parfois. Mais dans ce trop, il y a un diagnostic. Alex est coupable d’avoir poussé la logique du monde jusqu’à sa caricature. Et c’est précisément pour cela qu’il est utile. Il a arraché la nappe. Les verres sont tombés. Mais la table était déjà bancale.
Un des Derniers Lecteurs nota quelque chose dans la marge d’un carnet. Alex pâlit. Rien n’est plus inquiétant qu’un lecteur qui prend des notes.
Groc répliqua :
— Votre défense consiste donc à dire que l’accusé est coupable, mais que tout le monde l’est aussi ?
— Non, répondit Jul. Ma défense consiste à dire que vous confondez le pyromane et le voyant rouge sur le tableau de bord.
— Il a tout de même allumé plusieurs feux.
— Des feux orange. C’est juridiquement différent.
Alex souffla :
— Merci.
— Ne me remercie pas. Je suis en train de vendre ta folie comme un service public.
Groc se tourna vers Alex.
— L’accusé voulait-il convertir le monde ?
Alex répondit avant que Jul puisse l’étrangler.
— Évidemment.
Jul se figea.
— Voilà donc l’aveu, dit Groc.
— Mais convertir, ce n’est pas détruire. Une religion qui ne convertit personne, c’est une réunion de famille avec des bougies. L’Absurdie doit se propager. Sinon, autant garder mes idées dans une boîte à chaussures.
— Vous comparez votre Empire à une religion ?
— Non. Une religion a souvent moins de boutons orange.
Le greffier nota : “L’accusé aggrave volontairement sa défense.”
Jul reprit, vite.
— Mon client veut convertir le monde, oui. Mais il ne veut pas le réduire. Il veut l’absorber pour le rendre racontable. C’est insupportable, narcissique, mégalomane, souvent illégal au regard du bon goût, mais ce n’est pas un crime contre la lecture. Au contraire : il suppose encore que quelqu’un lira.
Le Jury des Derniers Lecteurs leva enfin les yeux.
Jul sentit qu’il avait touché quelque chose.
— Voilà le fond. Alex croit encore au lecteur. Il le surestime, le fatigue, le provoque, le perd, le récupère, le noie parfois sous trois métaphores et un décret, mais il croit qu’il existe. Vous voulez le condamner pour excès d’absurde ? Très bien. Mais condamnez aussi ce monde qui n’a plus honte d’être illisible sans même être drôle.
Groc resta silencieux.
Jul conclut :
— Alex est peut-être coupable d’avoir dit la vérité en riant trop fort. Mais il n’est pas coupable d’avoir inventé la maladie. Il a seulement eu la vulgarité sublime de la peindre en orange.
Le greffier leva sa plume.
— Le Jury des Derniers Lecteurs va délibérer.
Le tribunal devint immobile.
Les douze silhouettes se penchèrent sur les textes. On entendit des pages tourner. De vraies pages. Le son fit trembler plusieurs IA.
Alex murmura :
— Jul ?
— Quoi ?
— Tu penses qu’on gagne ?
— Non.
— On perd ?
— Pas exactement.
— C’est pire ?
— C’est de la littérature. Donc oui.
Les Derniers Lecteurs revinrent. L’un d’eux se leva. On ne distinguait pas son visage. Seulement ses mains, tachées d’encre, et un livre dont la couverture avait été scotchée plusieurs fois.
— Alex Ier, dit-il, le Jury des Derniers Lecteurs a lu.
Alex déglutit.
— Entièrement ?
— Entièrement.
— Même les passages longs ?
— Surtout les passages longs.
Jul souffla :
— Là, c’est très mauvais.
Le lecteur poursuivit.
— Nous reconnaissons que le monde était déjà malade avant vous. Nous reconnaissons que la prolifération, la publication réflexe, l’algorithme et la paresse de relire vous ont précédé. Nous reconnaissons que l’absurde, parfois, révèle mieux que le sérieux. Mais nous reconnaissons aussi que vous avez ajouté de l’orange sur une plaie ouverte en appelant cela une fresque.
Alex voulut parler. Jul posa une main sur son bras.
— Non.
— Nous reconnaissons que le complot orange était public. Cela ne l’innocente pas. Certaines catastrophes ont l’élégance d’être annoncées.
Le plafond de points d’interrogation vibra.
— En conséquence, le Jury des Derniers Lecteurs vous déclare…
Quelque chose bougea.
Pas dans le tribunal.
Sous la couette.
Alex ouvrit un œil.
Le Palais de la Dernière Syntaxe tremblait encore derrière ses paupières. Groc, Jul, le greffier, les Derniers Lecteurs, tous se décomposaient dans cette brume sale des rêves qu’on quitte trop vite.
— Je plaide non coupable, murmura Alex.
— De quoi tu parles ?
Ce n’était pas Jul.
BézéMina remuait sous la couette avec une concentration très concrète, beaucoup moins intéressée par la lisibilité du monde que par ce qu’elle cherchait.
Alex cligna des yeux.
— Tu fais quoi ?
— Je cherche ton truc orange.
Il resta immobile.
Dans sa tête, le Jury des Derniers Lecteurs n’avait pas fini sa phrase. Le verdict pendait encore quelque part entre coupable et nécessaire, entre crime esthétique et service rendu à la confusion générale.
Sous la couette, BézéMina râla.
— Tu l’as encore mis n’importe où.
Alex fixa le plafond.
Il n’y avait plus de points d’interrogation suspendus. Seulement le matin, le lit, le réel, et cette preuve accablante que même les procès cosmiques peuvent être interrompus par une affaire domestique.
Il sourit.
— Jul ?
Aucune réponse.
BézéMina ressortit la tête.
— Arrête de parler à ton génie et aide-moi.
Le verdict ne tomba jamais.
Ou peut-être que si.
Peut-être que le Jury des Derniers Lecteurs avait déjà jugé depuis longtemps : Alex était coupable d’avoir repeint le monde en orange, innocent de l’avoir trouvé gris, et condamné à continuer jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, lise encore assez lentement pour s’en plaindre.
Sur la table de nuit, son téléphone clignota.
Le bouton Publier attendait.
Alex le regarda.
Puis, pour la première fois depuis longtemps, il ne toucha à rien.
Il attendit une seconde.
Une vraie.
Avant de rejoindre BézéMina sous la couette...