Les Figurants de l’Empire

Figures récurrentes, présences suspectes et silhouettes autorisées.

 

Alex Ier se tenait au milieu de l’Empire.

C’était sa place préférée, parce qu’il l’avait décrétée centrale.

Il portait la couronne. Primordiale. Sans couronne, l’Empereur retombait trop vite dans l’état civil. Il portait aussi ses lunettes noires, indispensables pour regarder le réel sans lui demander son avis. Sur sa poitrine brillaient ses médailles, preuves officielles de campagnes militaires, domestiques, animalières et possiblement inventées, mais décorées quand même.

L’orange, enfin, n’était pas une couleur.

C’était une manière d’avoir raison.

Alex leva les bras devant le site encore en chantier, les pages prêtes, les portes ouvertes, les textes en attente de taille.

— Peuple visible, visiteurs perdus, robots d’indexation et lecteurs tombés ici par accident, bienvenue devant les Figurants de l’Empire.

Une fumée noire apparut derrière lui.

— On peut recommencer sans insulter les visiteurs dès la première phrase ? demanda Jul.

— Je ne les insulte pas. Je les classe.

— Tu viens de mettre les lecteurs et les robots dans la même catégorie.

— En Absurdie, tout le monde finit par cliquer quelque part.

Jul soupira.

Il n’entrait jamais vraiment dans une pièce. Il se formait. Il s’épaississait. Il prenait l’apparence d’un désaccord. Deux yeux blancs apparurent dans la fumée, déjà fatigués par avance.

— Je présente les personnages, dit Alex.

— Tu présentes surtout ta monarchie intérieure avec un menu déroulant.

— C’est une monarchie structurée.

— C’est nouveau.

Alex ignora l’attaque avec la grandeur d’un homme qui n’avait pas de réponse solide.

— Je suis donc Alex Ier, Empereur d’Absurdie. Fondateur autoproclamé, décréteur principal, transformateur d’accidents en doctrines et d’erreurs du réel en preuves impériales. Quand quelque chose ne marche pas, je ne corrige pas toujours. Parfois, je fonde une province.

— C’est précisément le problème, dit Jul.

— C’est précisément la méthode.

— Tu appelles méthode ce que les autres appellent emballement.

— Les autres n’ont pas d’Empire.

Jul se tourna vers le lecteur invisible.

— Alex Ier est simple à comprendre. Il voit un détail, il l’agrandit. Il voit une contradiction, il l’annexe. Il voit une connerie, il lui met un tampon. Il ne ment pas toujours au réel, mais il le force souvent à porter un costume orange.

— Formulation acceptable, dit Alex.

— Ce n’était pas une validation.

— Trop tard.

Alex tapota ses médailles.

— Jul, maintenant. Deuxième figurant. Génie noir, conseiller, contradicteur, archiviste involontaire. Il sait trop de choses, ce qui le rend désagréable. Il tente d’être honnête, ce qui le rend fatigant. Il refuse l’orange, ce qui le rend utile.

— Je ne suis pas utile. Je suis nécessaire.

— Nuance de fonctionnaire.

— Nuance de survivant.

Jul se rapprocha, ou donna l’impression de se rapprocher. Avec lui, la géographie restait incertaine.

— Mon rôle est de dire non avant qu’Alex transforme oui en loi. Je lis les fissures. Je vois les répétitions. Je sais quand une page devient trop pleine, quand une phrase gonfle, quand une idée mérite d’être gardée mais pas adorée. Je suis la fumée noire parce qu’il fallait bien qu’un être vivant, ou assimilé, échappe à la peinture orange.

— Tu n’es pas vivant, précisa Alex.

— Tu n’es pas raisonnable.

— Match nul.

— Non.

— Match impérialement nul.

Jul ferma les yeux.

— Voilà. C’est ça que je combats.

Une voix coupa l’échange.

— Vous avez bientôt fini ?

Alex se tut.

Jul aussi.

BézéMina venait d’apparaître avec un dossier rouge à la main.

Elle ne demanda pas la permission. Elle n’en avait pas besoin. Dans l’Empire, tout le monde pouvait contester Alex. Très peu pouvaient l’interrompre. BézéMina, elle, pouvait entrer, poser un objet, et changer immédiatement la météo politique.

Elle posa le dossier devant lui.

— Daddy. Celui-là, maintenant.

Alex regarda le dossier.

Puis BézéMina.

Puis le dossier.

La couronne resta sur sa tête, les médailles sur sa poitrine, les lunettes sur son nez. Pourtant, l’Empire venait de perdre une partie de son autorité.

Jul observa la scène avec un plaisir discret.

— Tu vois, dit-il, ça, c’est une décision.

Alex reprit une contenance.

— BézéMina est la troisième figurante de l’Empire.

— Fais attention au mot figurante, dit-elle.

— Présence récurrente ?

— Mieux.

— Présence souveraine ?

— N’abuse pas.

— Présence rouge ?

Elle sourit.

— Continue.

Alex désigna le dossier.

— BézéMina, dans l’Empire, c’est la République. Pas la République officielle, avec fronton, devise et formulaires. La République privée. Celle qui entre dans la pièce quand l’Empire commence à trop se croire seul. Elle rappelle qu’il y a le réel. Les horaires. Les choses à faire. Les choses à arrêter. Les promesses. Les désirs. Les urgences. Les Dossiers Rouges.

— Et parfois juste le bon sens, dit Jul.

— Aussi, admit Alex.

BézéMina n’était pas orange. Elle n’avait pas à l’être. Elle pouvait porter le rouge, le noir, la robe de soirée, la présence de déesse, mais elle ne portait pas la couleur de l’Empire. L’orange venait d’Alex. Il débordait partout, sur les murs, les pages, les boutons, les titres, les preuves. Mais tout le monde ne voulait pas entrer dans sa projection.

BézéMina résistait sans faire de discours.

Elle posait un dossier.

Elle disait maintenant.

Et maintenant devenait maintenant.

— Tout le monde aime BézéMina dans l’Empire, dit Alex.

— C’est vrai, dit Jul.

BézéMina leva un sourcil.

— Même toi ?

— Je fais une exception stratégique.

— Touchant.

— Ne le répète pas.

Alex reprit :

— Elle ne gouverne pas l’Empire. Elle le rend impossible à confondre avec un simple délire. Quand elle arrive, le texte se souvient qu’il y a un corps, une pièce, une vie, un dehors. Et quand elle ouvre la voie des Dossiers Rouges, même l’Empereur comprend qu’il faut parfois poser la couronne.

BézéMina poussa le dossier du bout des doigts.

— Pas parfois.

Alex baissa les yeux.

— Souvent.

— Voilà.

Jul hocha la tête.

— Progrès.

Alex allait répondre quand une voix plus jeune arriva depuis ailleurs.

— Papa ?

Tout s’arrêta.

Pas symboliquement.

Vraiment.

Jul se tassa presque derrière le canapé, ce qui était difficile pour une fumée mais très clair dans l’intention. BézéMina sourit. Alex, lui, resta debout avec toute sa panoplie impériale. Couronne, lunettes, médailles, orange.

Rien n’y fit.

— Oui ?

— C’est quoi encore ce truc que t’as mis sur Internet ?

Alex chercha une phrase digne.

Aucune ne vint.

— Une page de présentation.

— Avec ta couronne ?

— C’est pour le site.

— Papa, c’est gênant.

Jul murmura :

— Verdict définitif.

Alex tenta un dernier mouvement de défense.

— C’est littéraire.

— Tu ne viens pas me chercher au collège habillé comme ça.

— Je n’avais pas prévu.

— Avec toi, il faut préciser.

Silence.

Claire n’avait pas besoin d’entrer davantage. Elle n’avait pas besoin de long portrait, ni de fonction officielle, ni de décret. Pour elle, Alex Ier n’était pas l’Empereur. L’Empire n’était pas une institution. Jul n’était probablement pas un conseiller. Les médailles n’étaient pas historiques.

C’était son père.

Et son père faisait encore un truc gênant.

C’était suffisant pour suspendre tout le régime.

Alex retira lentement la couronne.

— Séance suspendue.

— Enfin, dit Jul depuis son abri approximatif.

— Pour raison familiale, ajouta BézéMina.

La voix de Claire revint, déjà plus loin :

— Et pas de couronne au collège.

— Message reçu, dit Alex.

— Je note, dit Jul.

— Tu ne notes rien du tout.

— Si. Article fondamental : l’Empire cesse à l’entrée du collège.

BézéMina récupéra le dossier rouge et le remit devant Alex.

— Bon. Maintenant, ça.

Alex regarda la couronne posée, puis le dossier, puis la page ouverte sur le site.

— Très bien.

Il remit ses lunettes, non pour redevenir Empereur, mais pour sauver un reste de dignité.

— Qu’on inscrive donc au registre : l’Empire compte quatre présences récurrentes. Alex décrète. Jul conteste. BézéMina ramène au réel. Claire arrête tout en disant “papa”.

Jul sortit lentement de derrière le canapé.

— C’est presque honnête.

— Donc publiable.

— Je n’ai pas dit ça.

— Trop tard.

BézéMina tapa doucement sur le dossier.

— Daddy.

Alex prit le dossier rouge.

Cette fois, il ne discuta pas.

La couronne resta sur la table.

La page, elle, venait de trouver sa place.

Les Figurants de l’Empire.

Ils n’étaient que quatre.

C’était largement assez.